17.07.2020

Isabelle Job-Bazille : Génération Covid, génération sacrifiée ?

Aujourd’hui, avec la crise du coronavirus, les jeunes sont « touchés de manière disproportionnée en raison de soubresauts multiples qui vont des perturbations dans les domaines éducatifs et dans la formation, à des pertes d’emplois en passant par des difficultés pour trouver du travail » alerte l’Organisation internationale du travail[3]. Ces jeunes, victimes collatérales de la pandémie, risquent cette fois encore de voir leur vie professionnelle durablement marquée.

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La Grande récession de 2008 et la crise des dettes souveraines ont rendu particulièrement difficile l’entrée dans la vie active de la « Génération 2010 » qui a été la première victime de la forte dégradation du marché du travail. Selon plusieurs études menées par le Céreq[1] en France, seule une minorité des jeunes peu ou pas diplômés de l’époque ont pu finalement accéder à un contrat à durée indéterminée et seulement au bout de cinq ans, tandis que les jeunes les plus qualifiés ont vu leurs perspectives d’évolution de carrière s’assombrir avec une plus grande difficulté à accéder au statut de cadre, un taux de déclassement professionnel plus élevé et des salaires inférieurs à la rentabilité espérée de leur diplôme.

En Europe, il aura fallu plus d’une décennie pour gommer les effets d’hystérèse et retrouver le niveau de chômage des jeunes d’avant-crise. Cela dit, les jeunes restent profondément et durablement désavantagés sur le marché du travail avec un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne. Le défi de l’emploi des jeunes ne concerne pas seulement les créations d’emplois mais aussi leur qualité puisque les nouvelles générations sont surreprésentées dans la nouvelle économie des plateformes qui rime avec petits boulots et plus grande précarité. Les phénomènes d’exclusion sociale touchent aussi particulièrement les jeunes ; un sur six, et même un sur quatre en Italie ou en Grèce, sont désœuvrés, sans emploi, hors du système éducatif et sans formation (les NEETs[2]). Cette forme d’injustice intergénérationnelle se retrouve dans les chiffres de pauvreté avec une accentuation du clivage entre les jeunes et les retraités vu la proportion plus élevée de jeunes par rapport à leurs aînés en situation de privation matérielle sévère (n’accédant pas à 4 des 9 critères qui définissent des besoins essentiels dont notamment la capacité à payer ses factures, son loyer, à se chauffer, à profiter de repas protéiné tous les deux jours, à acheter une machine à laver le linge…).

Aujourd’hui, avec la crise du coronavirus, les jeunes sont « touchés de manière disproportionnée en raison de soubresauts multiples qui vont des perturbations dans les domaines éducatifs et dans la formation, à des pertes d’emplois en passant par des difficultés pour trouver du travail » alerte l’Organisation internationale du travail[3]. Ces jeunes, victimes collatérales de la pandémie, risquent cette fois encore de voir leur vie professionnelle durablement marquée.

Se retrouver au chômage à un jeune âge peut en effet être lourd de conséquences. Traditionnellement, le premier emploi permet aux jeunes de valoriser leur formation ou leur diplôme en le complétant par une première expérience professionnelle. Faute de pratique, les jeunes diplômés risquent de perdre leurs compétences, de connaître des difficultés d’intégration croissantes à mesure que la période de chômage s’allonge, ce qui peut entamer durablement leur carrière professionnelle et leur trajectoire salariale futures. Pour les moins qualifiés, ne pas avoir accès à un premier emploi les empêche de faire de l’apprentissage sur le tas et d’acquérir des savoir-faire, au risque de les éloigner durablement du marché du travail avec des phénomènes d’exclusion sociale qui s’ancrent dans la durée. Pour d’autres, c’est n’avoir d’autre choix que de vivre de petits boulots aux horaires flexibles et mal payés, des situations de précarité et d’insécurité qui peuvent altérer la confiance en soi et impacter les trajectoires de vie.

Les répercussions à long terme de ce chômage de masse des jeunes sont d’ordre économique, mais pas seulement. C’est une menace pour la croissance future avec une dévalorisation du capital humain qui rime avec une productivité plus faible dès lors que les compétences trop longtemps inexploitées ont été perdues ou deviennent inadaptées dans un monde en pleine mutation technologique. C’est aussi la capacité d’innovation qui s’affaiblit dans des pays vieillissants, plutôt conservateurs, où l’aversion au risque est plus forte et la propension à épargner plus élevée. Sans compter qu’avec ces perspectives de carrière déprimées, synonymes de salaire plus bas en tendance et de perte de pouvoir d’achat, les jeunes générations vont moins consommer. Cette faiblesse chronique de la demande, assortie de besoins d’investissement plus faibles, risque de plonger les économies dans un scénario de croissance durablement anémiée. C’est aussi un poids pour les finances publiques avec une soutenabilité des régimes de retraite par répartition sous pression, un financement des dépenses sociales et de santé problématique, porté par un nombre de jeunes actifs en baisse et/ou à revenu structurellement moins élevé dont le budget risque en outre d’être grevé par des impôts supplémentaires afin de rembourser la dette publique héritée de la crise. Ce sont enfin des décisions d’avenir impactées avec de nouveaux foyers qui ne se forment pas, une natalité en berne et des achats immobiliers en perte de vitesse...

On peut espérer que le retour de la croissance suffira à régler le problème de la jeunesse. C’est une condition nécessaire mais probablement insuffisante. L’Europe a un devoir d’avenir. L’insertion des jeunes dans la vie professionnelle et sociale est l’essence même du compromis socio-économique qui lie les générations entre-elles. Il y a donc urgence à ériger la lutte contre le chômage des jeunes parmi les priorités pour éviter que la jeunesse baptisée malgré elle « génération Covid » ne devienne une génération sacrifiée.

Paru dans l'Agefi

 

[1] Centre d’études et de recherches sur les qualifications

[2] Not in Education, Employment or Training

[3] Observatoire de l’OIT : le COVID-19 et le monde du travail. Quatrième édition, 27 mai 2020.

Isabelle Job-Bazille

Directrice des Etudes Economiques du groupe Crédit Agricole S.A. Le 1er février 2013, Isabelle Job-Bazille est nommée Directeur des Etudes Economiques du groupe Crédit Agricole S.A. Isabelle Job-Bazille a débuté sa carrière chez Paribas en 1997 comme Analyste risque-pays e ...