14.06.2018

Isabelle Job-Bazille : L'impossible dialogue

Comment construire l’avenir et refonder l’Europe alors que nous avons déjà beaucoup de mal à nous accorder sur le passé ? Un telle question mérite d’être posée tant les narrations autour des causes de la crise de la zone euro, et donc des solutions pour y remédier, divergent entre les États membres.

Lisez, likez, commentez et partagez la tribune de Isabelle Job-Bazille sur Linkedin

L’Allemagne s’est érigée en modèle de vertu, blâmant les pays du sud de l’Europe pour leur laxisme budgétaire. La Grèce, à l’épicentre de la crise, a, de ce point de vue, eu valeur d’exemple. La dérive des finances publiques et le non-respect du pacte de stabilité et de croissance ayant été diagnostiqués comme à l’origine de la crise, le choix de l’austérité s’est naturellement imposé, les pays devant s’astreindre à une cure d’austérité forte pour redresser leurs finances. La rédemption exigeait un tel sacrifice expiatoire quel qu’en soit le coût économique ou social. L’intransigeance ou le rigorisme allemand, parfois perçu comme de l’arrogance, a permis de convaincre une opinion publique allemande, pourtant très remontée contre l’idée de devoir payer pour l’incurie des autres, de participer au sauvetage financier collectif, qui au passage, a bénéficié aux créanciers allemands. La politique de la BCE a été (et reste) ouvertement critiquée avec sa politique de taux zéro qui « euthanasie » le rentier allemand, et sa politique d’assouplissement quantitatif qui est vue comme une manière déguisée de financer à bon compte les États prodigues, de quoi les déresponsabiliser et générer un important aléa moral.

De son côté, l’Italie s’est surtout perçue comme une victime. Malgré une situation budgétaire saine avec des excédents primaires (hors intérêts) récurrents, fruits d’importants efforts, le pays a été pris pour cible par les marchés lors de la crise des dettes souveraines, une crise de confiance jugée imméritée. N’ayant pas péché par excès dans la phase de boom et s’estimant dès lors victime collatéral de la vague de spéculation et de contagion, les mesures imposées d’austérité n’en ont été que plus amères. D’autant que cette rigueur excessive a plongé le pays dans une récession sévère et prolongée, après des années de croissance étale, témoin des maux structurels dont souffrait déjà l’Italie (population vieillissante, productivité atone, compétitivité dégradée…). Les Italiens, pourtant défiants à l’égard de leurs dirigeants et de leurs institutions, ont interprété la reprise en main par un gouvernement technocratique, sous l’égide de Mario Monti en 2011, comme la preuve de la toute-puissance de Bruxelles et de son diktat austéritaire imposé par l’Allemagne. Si l’austérité a fait douter les Italiens, pourtant europhiles, des bienfaits de l’Union, l’opinion a basculé avec la crise des réfugiés qui a nourri un sentiment d’abandon. Face à la montée des partis nationalistes identitaires, les pays européens, retranchés derrière le règlement de Dublin qui délègue le traitement des demandes d'asile aux pays d'entrée des migrants, ont laissé l’Italie se débrouiller seule face à cette vague migratoire.

Les Espagnols ont été beaucoup moins critiques à l’égard de l’Europe et ont surtout invoqué une responsabilité collective dans la gestation de la crise. Dans un contexte d’euphorie ambiante, les acteurs économiques, financiers et politiques, confortés par la bienveillance des marchés, ont fait preuve d’aveuglement et ont laissé gonfler des bulles géantes, immobilière et de crédit, dont l’inévitable éclatement a causé d’importants dégâts sociaux et économiques. La gestion de la crise par les autorités espagnoles et le partage du fardeau des ajustements ont néanmoins nourri un sentiment d’injustice. Les expulsions immobilières, le sauvetage des banques grâce à l’argent public, les coupes budgétaires dans des secteurs essentiels comme la santé et l’éducation, les réductions des salaires des fonctionnaires, le gel des pensions et la montée en flèche du chômage ont été un terreau favorable à la montée d’une contestation citoyenne qui a donné naissance au mouvement des Indignés. Néanmoins, la peur du syndrome grec a joué un rôle de repoussoir, avec une population fataliste qui a accepté des réformes radicales, notamment sur le marché du travail.

La France, "carrefour" entre le Nord et la Périphérie, a eu du mal à se positionner face à ses narrations concurrentes, avec une partie de la population sensible aux arguments allemands et plaidant en faveur d’une consolidation budgétaire y compris en France, et une autre partie compatissante face à la détresse des pays en difficulté et appelant à un effort de solidarité et à une action plus musclée de la BCE. La crise a plus généralement conforté le déclinisme ambiant, avec une France prisonnière de sa « grandeur d’antan », en proie au doute face à des crises – économique, budgétaire, sociale, politique et identitaire – qui s’additionnent et font craindre un risque de déclassement collectif, la responsabilité en incombant à la classe politique, aux intellectuels et aux élites en général.

Ces narrations dominantes qui structurent l’imaginaire collectif mettent au centre la question de la dette et la relation entre créanciers et débiteurs. Pour les créanciers, combattre le péché « originel » de la dette exige un respect inconditionnel des règles quel qu’en soit le coût. Pour les débiteurs, un tel lien de subordination est inacceptable et assimilable à un déni de démocratie et de souveraineté. Le seul moyen d’avancer est de « démonétiser » la relation en inventant un récit collectif qui transcende les égoïsmes nationaux et fait émerger une forme de citoyenneté européenne capable de retisser les liens et la confiance.

Isabelle Job-Bazille

Directrice des Etudes Economiques du groupe Crédit Agricole S.A. Le 1er février 2013, Isabelle Job-Bazille est nommée Directeur des Etudes Economiques du groupe Crédit Agricole S.A. Isabelle Job-Bazille a débuté sa carrière chez Paribas en 1997 comme Analyste risque-pays e ...