14.03.2019

Isabelle Job-Bazille : les raisons de la colère

Le mouvement des « gilets jaunes » est né sur la Toile en réponse à l’augmentation annoncée de la taxe sur les carburants précisément au moment où les cours mondiaux du pétrole atteignaient un pic, de quoi raviver le mécontentement populaire autour des questions de fiscalité et de pouvoir d’achat.
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L’envolée des prix à la pompe n’a été qu’une étincelle, témoin de l’exaspération croissante d’une partie des Français face à l’alourdissement de la pression fiscale dont la France détient hélas le triste record. Ce ras-le-bol s’intensifie plus on descend dans l’échelle sociale en écho à un profond sentiment d’injustice fiscale, une iniquité dénoncée par les « gilets jaunes » lorsqu’ils fustigent la mise à contribution des petits contribuables pour compenser les cadeaux fiscaux faits aux entreprises ou aux riches. Enfin, l’efficacité de l’impôt est mise en doute avec la perception partagée par les usagers d’une dégradation des services publics sans parler de leur disparition pure et simple dans les communes rurales où règne un sentiment d’abandon. Tous ces ressentis minent le consentement à l’impôt, pourtant marqueur de justice sociale et de solidarité pour des Français attachés à l’État-providence. Néanmoins, assimiler le mouvement des « gilets jaunes » à une simple révolte fiscale serait réducteur. Il est, selon nous, davantage le révélateur d’un malaise des classes, moyenne et populaire, dont les causes sont profondes et multifactorielles, avec en toile de fond le creusement de fractures spatiales et sociales.

D’ailleurs, cette expression de mal-être n’est pas propre à la France. Si la colère des « gilets jaunes » s’est exprimée autour des ronds-points, les urnes ont servi, ailleurs, d’exutoire comme en atteste un peu partout la percée des partis anti-système taxés de populisme.

D’abord, la globalisation des échanges a réorganisé les espaces territoriaux autour de grandes métropoles où se concentrent la création de richesse, les emplois, les infrastructures de transport et les services publics, tandis que les territoires périphériques ou les plus éloignés de ces pôles sont dévitalisés et désertifiés avec des habitants laissés-pour-compte qui ressentent une profonde injustice économique et sociale. Les délocalisations industrielles ont laissé derrière elles des villes "fantômes" où sévit un chômage endémique avec des habitants souvent assignés à résidence face aux difficultés de logement dans les zones urbaines où les prix immobiliers caracolent et constituent une des entraves à la mobilité spatiale. À ce sentiment d’enfermement territorial s’ajoute une perception aigue d’inégalité sociale du fait de la surreprésentation, dans ces territoires isolés, des travailleurs les moins qualifiés, et donc les plus exposés à la concurrence mondiale avec un arbitrage salarial global en leur défaveur.

Ensuite, la révolution technologique, celle du numérique, projette les citoyens dans un futur anxiogène où les machines remplacent l’homme et détruisent les emplois intermédiaires. Se dessine déjà une tendance à la polarisation du marché du travail entre, d’un côté des emplois qualifiés nécessitant des compétences non numérisables (maîtrise des nouvelles technologies, créativité ou intelligence relationnelle) qui permettent de capturer ou de créer de la valeur, et de l’autre la multiplication de « petits boulots » de services de proximité, aux horaires flexibles et mal payés, synonyme d’« ubérisation » des emplois, avec au milieu un déclin relatif des emplois intermédiaires progressivement remplacés par des machines intelligentes et apprenantes. Cette montée de l’insécurité et de la précarité nourrit la peur du déclassement et plonge les classes, moyenne et populaire, dans un profond désarroi.

Ce malaise identitaire a été en outre exacerbé en Europe par la crise migratoire avec des populations qui se réfugient dans un nationalisme nostalgique, symbole d’une histoire commune et de valeurs partagées. Cette identité offre un rempart de protection contre les assauts venant de l’extérieur, le migrant devenant alors l’agresseur dans une Europe en proie à une forte poussée xénophobe.

Les angoisses et les peurs de ces populations les plus vulnérables aux grandes transformations économiques et sociétales font le lit des populismes. Tous ces partis extrêmes exploitent cette colère montante ; leur leader, souvent aussi charismatique que démagogue, se pose en représentant du « vrai peuple » face à des élites mondialisées et corrompues qui gouvernent pour une minorité de privilégiés au détriment de l’intérêt général. Tous dénoncent la perméabilité des frontières et tiennent un discours nationaliste et anti-immigration en invoquant parfois le fantasme du grand remplacement démographique. Pour eux, l’Europe, cheval de Troie de la mondialisation, représente un bouc émissaire idéal, avec une élite technocratique bruxelloise qui dépossède les États-membres de leur souveraineté. Leurs discours clivants rencontrent les angoisses collectives avec une polarisation croissante des opinions qui mine la cohésion sociale et crispe les mécanismes démocratiques. La distance entre les ressentiments et les frustrations et la démocratie représentative ne cesse de se creuser alors que s’installe une société de défiance qui met en danger notre destin collectif et notre savoir-vivre ensemble.

Isabelle Job-Bazille

Directrice des Etudes Economiques du groupe Crédit Agricole S.A. Le 1er février 2013, Isabelle Job-Bazille est nommée Directeur des Etudes Economiques du groupe Crédit Agricole S.A. Isabelle Job-Bazille a débuté sa carrière chez Paribas en 1997 comme Analyste risque-pays e ...