11.06.2019

Isabelle Job-Bazille : de l'incertitude économique à l'incertitude politique

LE CERCLE - La fragmentation du paysage politique européen va complexifier l'écosystème décisionnel, explique Isabelle Job-Bazille, cheffe économiste du groupe Crédit Agricole. Une situation regrettable dans un monde toujours plus incertain.
Lisez, likez et partagée la tribune d'Isabelle Job-Bazille, parue dans les Echos le 11 juin 2019

Les résultats des élections européennes sont là pour en témoigner. Même si le raz de marée populiste n'a pas eu lieu,  la percée des mouvements nationalistes eurosceptiques rebat les cartes. Miroir des fractures nationales, la fragmentation du paysage politique européen va complexifier l'écosystème décisionnel, au risque de paralyser la marche de l'Union.

Une Europe immobile, minée par une crise de gouvernance, c'est une Europe impuissante face aux grandes transformations économiques et sociétales dictées par la rapidité du progrès technique ; une Europe incapable de relever le défi de l'urgence climatique ou de répondre efficacement aux chocs migratoires et sécuritaires.

Une Europe affaiblie et désunie, c'est une Europe prise en étau entre les volontés de puissance de la Chine et des Etats-Unis.

Une Europe affaiblie et désunie, c'est une Europe prise en étau entre les volontés de puissance de la Chine et des Etats-Unis, ces deux grands rivaux stratégiques qui se disputent aujourd'hui le leadership mondial ; une Europe désemparée face à l'affaiblissement du multilatéralisme lorsque l'affirmation de ses intérêts et de ses valeurs passe par des rapports de force plus brutaux ; une Europe dont la puissance économique masque des faiblesses, politique et militaire, congénitales, des vides stratégiques à combler pour compter dans un monde multipolaire où la conflictualité augmente.

C'est une Europe qui doit apprendre à naviguer dans un monde en pleine transformation où interagissent un cycle politique mondial avec un paysage géopolitique en recomposition et un nouvel ordre international à bâtir et un cycle schumpétérien de destruction créatrice avec une vague d'innovations qui révolutionne en profondeur les équilibres économiques et sociétaux.

Un monde globalisé et complexe

Ce monde en devenir est en effet percuté par une révolution industrielle sans précédent, qui mêle intelligence artificielle, robotique et économie numérique. C'est un monde dont les structures économiques se transforment radicalement entre une industrie en déclin, mais hyperproductive, où les machines s'approprient le travail des hommes et une économie de services hypertrophiée aux emplois mal payés et plus précaires ; un monde « ubérisé » d'inégalités salariales croissantes où l'insécurité nourrit la peur du déclassement. 

C'est un monde globalisé qui réorganise les espaces territoriaux entre des grandes métropoles qui prospèrent et  des zones périphériques qui se meurent ; un monde d'inégalités spatiales croissantes où les laissés-pour-compte ressentent une profonde injustice économique et sociale. C'est un monde sans croissance et sans inflation salariale où le palliatif de la dette condamne les banques centrales à une extrême prudence ; un monde où l'épargnant s'installe au purgatoire des taux bas avec l'impression de vivre une lente euthanasie.

Avec cette complexification du monde, il va falloir apprendre à vivre avec un niveau d'incertitude structurellement élevé. A l'intérieur, l'incertitude politique entre en résonance avec ces grandes mutations économiques sur fond de montée de la conflictualité sociale. A l'extérieur, le grand retour du politique comme arbitre des relations internationales où les logiques de puissance remplacent les médiations multilatérales risque de nourrir désordre et instabilité.

Isabelle Job-Bazille

Directrice des Etudes Economiques du groupe Crédit Agricole S.A. Le 1er février 2013, Isabelle Job-Bazille est nommée Directeur des Etudes Economiques du groupe Crédit Agricole S.A. Isabelle Job-Bazille a débuté sa carrière chez Paribas en 1997 comme Analyste risque-pays e ...