12.02.2018

Eric Campos : La nécessité d'un cadre stratégique de la microfinance agricole en Afrique

La Banque africaine de développement a récemment présenté l’édition 2018 des Perspectives économiques en Afrique. Selon la BAD, la Chine, avec son approche du développement national, pourrait être une source d’inspiration pour l’Afrique.

Lisez, likez, commentez et partagez la tribune de Eric Campos sur Linkedin.
 

Rappelons qu’en 1979, le PIB de la Chine par habitant était égal au tiers de la moyenne de l’Afrique subsaharienne. Depuis sa révolution économique, il y a près de 40 ans, la croissance annuelle s’est élevée en moyenne à près de 10%. La Chine a réussi à s’éloigner de la pensée économique dominante, prônée par les instances internationales, pour adopter une démarche pragmatique : soutenir les grandes entreprises à haute intensité capitalistique et ouvrir l’économie industrielle aux entreprises privées intéressées à exploiter l’avantage comparatif de la Chine.

Son modèle de développement repose sur trois piliers : un pragmatisme de terrain, un cadre stratégique industriel permettant l’innovation technologique et la modernisation des équipements et enfin, des responsabilités d’intérêts ou d’obligation réparties avec autorité entre puissance publique et entreprises privées. Il y a dans ces trois points d’ancrage une démarche coordonnée fort intéressante dont pourrait s’inspirer le secteur de la microfinance agricole en Afrique.

La microfinance est aussi indispensable pour le développement et le fonctionnement des économies et des sociétés du Nord et du Sud que la finance traditionnelle. En une dizaine d’années, son taux de pénétration a été multiplié par 2,5 et l’encours multiplié par 4. En Afrique, continent dans lequel la Fondation Grameen Crédit Agricole concentre une part importante de ses engagements, les institutions et les réseaux de microfinance prennent une place prépondérante dans le soutien aux petites économies rurales dont l’avenir reste étroitement lié à la bonne santé du secteur agricole.

Malgré d’incontestables efforts, l’agriculture africaine demeure fragile, faiblement industrialisée et peu compétitive. Les productions agricoles, proviennent essentiellement de petites exploitations d’une surface moyenne inférieure à 2 hectares. Elles permettent de fournir 70% de la nourriture consommée par le continent. Pour autant, très majoritairement pluviale et dépendante des précipitations pour son approvisionnement en eau, l’agriculture africaine ne pourra pas faire face, en l’état, aux défis de la croissance de la population et de la désertification des terres arables.

Dans un récent rapport présenté à la Convention des Nation Unies sur la Lutte contre la Désertification, la dégradation des terres et la désertification forment en effet un des plus grands défis du monde pour l’environnement. La désertification toucherait à peu près 33% de la surface de la terre et au cours des 40 dernières années, près d’un tiers des terres arables du monde sont devenues improductives à cause de l’érosion. L’Afrique est le continent le plus exposé, avec environ 45% du continent qui est touché. Plus de la moitié de ces surfaces se dégrade très rapidement. Les ressources naturelles, les terres arables, les pâturages forestiers et les ressources en eau, de plus en plus rares et dégradées, exposent à la crise les moyens de subsistance de plus de 400 millions de personnes qui y habitent.

Les zones rurales concentrent la majorité des personnes vivant dans la pauvreté et dans la dénutrition. La pauvreté rurale extrême, le fort taux de chômage chez les jeunes et la dégradation de l’environnement y forment ce qu’Akinwumi Adesina, Président de la Banque africaine de développement, appelle la « triangulaire des calamités ». Partout où sont réunis ces trois facteurs, les guerres civiles et le terrorisme s’enracinent et réduisent à néant l’aptitude à cultiver la terre et à accéder aux marchés.

Pour y faire face, la BAD exhorte les gouvernements africains à encourager le passage à des industries à forte intensité de main-d'œuvre, en particulier dans les zones rurales, pour créer des emplois pour les 12 millions de personnes qui intègrent sa population active chaque année. 

Parmi les défis colossaux auxquels l’agriculture africaine fait face, l’accès au crédit a toujours été un problème majeur pour les petits producteurs. Selon la BAD, les financements agricoles ne représentent pas plus de 3% des encours de financement du secteur bancaire en Afrique alors même que ce secteur représente environ 70% de tous les emplois du continent et plus de 40% de son produit intérieur brut. Les institutions et les réseaux de microfinance sont donc probablement "les véritables banquiers des petits agriculteurs africains"

En lançant les Perspectives économiques en Afrique 2018 à Abidjan en Côte d’Ivoire, le Président de la BAD a déclaré que l'agriculture devait être à l'avant-garde de l'industrialisation de l'Afrique. L’industrialisation n’est pourtant qu’un aspect d'une agriculture développée et prospère car la production agricole africaine est aujourd’hui majoritairement issue des exploitations villageoises.

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture plaide en faveur de l’autonomisation des petits producteurs et des femmes agricultrices qui sont « l’épine dorsale de l’économie rurale » alors même qu’elles ne reçoivent qu’une fraction réduite des terrains, des crédits, des intrants et des formations. C’est aussi dans cette voie que la Fondation Grameen Crédit Agricole s’engage.

La Semaine Africaine de la Microfinance (SAM) est une conférence dédiée au développement de l’inclusion financière en Afrique qui a lieu tous les deux ans. La SAM est une plateforme commune de réflexions et d’échanges entre tous les praticiens de la microfinance. Cette année, la SAM, a réuni à Addis Abeba, des Institutions de Microfinance venues de tout le continent africain, des régulateurs, des opérateurs et des investisseurs privés. L’approche proposée dans le cadre de cette plateforme pourrait permettre de préparer une approche similaire à celle promue par la BAD en s’inspirant de l’exemple chinois : la SAM met en valeur et permet de partager les expériences et les bonnes pratiques, elle favorise les échanges avec les régulateurs pour bien comprendre la nécessité de poser un cadre stratégique favorisant les innovations (les services digitaux, la micro-assurance agricole..) et permet aux opérateurs privés et publics de se rencontrer pour déterminer leur part de responsabilités respectives dans le développement économiques des territoires.

L’Afrique a besoin d’un véritable plan stratégique de la microfinance agricole. La prochaine édition de la SAM pourrait être le lieu idéal pour réunir les représentants des Etats africains, les organismes spécialisés, les bailleurs de fonds, les institutions de microfinance, les petits producteurs et les industriels pour préparer et exposer ce cadre stratégique. La SAM est un formidable lieu d'échanges et de partages. Cette plateforme africaine doit défendre la place de la microfinance dans le développement des économies rurales, favoriser les alliances et les coopérations entre acteurs du développement agricole et promouvoir ce genre d’initiative d’envergure continentale.

Eric Campos

Eric Campos est Directeur de la Responsabilité Sociétale et Environnementale (RSE) de Crédit Agricole SA. Il est également membre du Comité de Direction de Crédit Agricole SA et conserve sa mission de Délégué général de la Fondation Grameen Crédit Agricole qu’il exerce ...