26.02.2018

Trois leviers pour l'agriculture de l'avenir

Exploitant agricole céréalier, Dominique Lefebvre a exercé de nombreuses responsabilités dans les organisations professionnelles agricoles. Il s’investit très tôt dans les instances du Crédit Agricole et est élu, dès 1995, Président du Crédit Agricole de la Beauce et du Perche, devenu Crédit Agricole Val de France (1997). Parallèlement, il occupe plusieurs mandats au niveau national, élu membre du Bureau de la Fédération Nationale du Crédit Agricole (2004), il en devient Vice-Président (2008), puis Président, (2010). A ce titre, il préside la SAS Rue La Boétie, actionnaire majoritaire de Crédit Agricole S.A., avant d'être élu Président de Crédit Agricole S.A. en novembre 2015.

Un enjeu, trois défis, trois mutations et trois pistes d'action : telle est, au lendemain des états généraux de l'alimentation, l'équation qu'il faut résoudre pour assurer à l'agriculture française l'avenir qu'elle mérite.

L'enjeu est bien là : donner toute sa place à un secteur fondamental pour la compétitivité et la prospérité de la France.

L'agriculture de notre pays, c'est la plus grande surface cultivée en Europe, autant que l'Allemagne et l'Italie réunies ; des terroirs et des qualités de produits universellement reconnus ; une production agricole annuelle représentant 70 milliards d'euros ; 461.000 chefs d'exploitation, 1,2 million d'actifs. Avec l'agroalimentaire, l'agriculture pèse quatre fois plus lourd que l'industrie aéronautique et place la France au troisième rang mondial des exportateurs. Cet enjeu s'inscrit en outre dans un contexte de renouvellement des générations, puisque la moitié des agriculteurs devraient partir en retraite dans les 10 prochaines années.

Paradoxalement, alors que les besoins alimentaires croissent, sous l'effet de l'augmentation de la population mondiale, la valeur ajoutée en agriculture stagne depuis plusieurs années sous l'effet de trois défis persistants.

D'abord, les revenus des agriculteurs : le revenu moyen plafonne depuis 1988 à 1.500 euros mensuels. A ce compte, des milliers d'exploitants français mettraient la clef sous la porte s'ils ne bénéficiaient pas de subventions. Cette situation n'est pas tenable. Deuxième défi, les investissements dans le secteur sont en érosion constante depuis cinq ans, signe de perte de confiance dans l'avenir. Enfin, les productions françaises perdent pied. Les parts de marché de l'agriculture française dans le monde ont chuté de 7,7 % en 2000 à 4,8 % en 2015.

A ces trois défis s'ajoutent trois mutations qui impactent en profondeur le secteur. D'abord, une concurrence de plus en plus forte au plan européen comme mondial, y compris sur nos filières d'excellence. Ensuite une volatilité provoquée par de multiples facteurs, comme des accidents climatiques plus fréquents et plus violents ou le démantèlement des dispositifs de maîtrise de la production, comme les quotas ou le soutien des prix. Enfin, la montée en puissance d'aspirations sociétales majeures : préoccupations environnementales et de santé, avec la nécessité de consommer moins d'eau, de rejeter moins de gaz à effet de serre, d'utiliser moins d'intrants ; l'attention grandissante au bien-être animal ; la peur de la « malbouffe » ; l'aspiration au naturel, au bio, aux circuits courts…

Pour permettre à l'agriculture de relever ces défis, trois types de levier peuvent être activés. Premier levier, les investissements qu'il faut orienter vers l'innovation et la qualité. Deuxième levier : aider les agriculteurs à gagner en productivité et en compétitivité, en connaissant et en maîtrisant leurs coûts de production, grâce à des investissements raisonnés et adaptés à un monde toujours plus complexe. Enfin, troisième levier, élaborer des outils permettant de maîtriser la volatilité ou ses conséquences, notamment par des assurances innovantes et en développant les démarches de contractualisation avec ses principaux débouchés : l'industrie agroalimentaire ainsi que la distribution.

Pour mener à bien ces actions, on a besoin de tous ! De l'Etat, au travers de la loi sur la distribution, mais aussi au plan de la fiscalité, notamment celle qui touche l'épargne des réserves constituées en périodes fastes. De la distribution, pour parvenir à une répartition équitable de la valeur ajoutée dans les filières. Des banques et assurances, et le Crédit Agricole, qui a accompagné toutes les grandes mutations de l'agriculture et l'a soutenue durant les crises, est naturellement prêt à prendre toute sa place. Enfin, des agriculteurs eux-mêmes, naturellement, pour qu'ils continuent de préparer l'avenir. Pour le bien des exploitants, bien sûr, mais aussi pour celui du pays tout entier.

Jean-Christophe Roubin

Directeur de l'Agriculture de Crédit Agricole S.A. Ancien conseiller diplomatique et chargé des outre-mer au cabinet du Ministre de l'Agriculture de juillet 2012 à mars 2016, précédemment conseiller en charge des relations avec le Parlement Européen à la représentation pe ...