21.03.2017

Philippe Brassac : Comment faire de Paris la nouvelle City ?

Du Brexit à l’élection de Donald Trump en passant par le referendum italien et les échéances électorales à venir en France ou en Allemagne, les événements géopolitiques contribuent à rebattre les cartes de la planète financière mondiale. 

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La sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne obligera les entreprises régulées à Londres à obtenir un agrément dans un pays de l’UE pour continuer à accéder au marché de la zone Euro. La situation est particulièrement sensible pour les banques et entreprises britanniques, asiatiques ou américaines qui opéraient jusque-là depuis Londres pour vendre leurs services dans toute l’UE. De même, se pose la question du maintien du "clearing" Euro à Londres, qui permet à ces banques non ressortissantes d'avoir un accès facilité à la compensation des paiements en Euro. Ces établissements vont devoir s'adapter pour conserver l'accès au marché européen, le premier marché mondial. C’est là une opportunité pour la place de Paris. 

La capitale Française doit se positionner afin de devenir la place financière "préférée" de la zone Euro et doit aider les banques présentes à la City à anticiper des décisions qui seront l'objet vraisemblablement de longues et âpres négociations entre Londres et la communauté européenne. L’incertitude est l’ennemie du décideur économique : il s’agit de la réduire au maximum. 

Utiliser les atouts de Paris

Positionnée au carrefour des principales places boursières européennes, forte de son expérience et de champions reconnus, Paris bénéficie d’atouts indéniables pour prétendre tirer parti du Brexit. L’hexagone compte cinq banques dans le Top 10 européen et parmi les vingt plus grandes mondiales. Il est leader européen de la gestion d’actifs, avec près de 3 600 milliards d’euros, soit deux fois plus que Francfort. Paris dispose d’expertises de pointe en infrastructure financière et sur le marché des titres, avec notamment l'exemple de la finance verte : la France est le deuxième pays émetteur d'obligations vertes (ou green bonds) au monde, derrière les États-Unis et devant la Chine ! Autre expertise très recherchée : celle de la finance digitale. La tenue, fin janvier, du Paris Fintech Forum 2017 a confirmé son statut de puissance montante en la matière. Notons également la qualité des formations liées à l’industrie financière délivrées dans notre pays : reconnues et appréciées… Enfin, plus prosaïquement, les infrastructures répondant aux meilleurs standards internationaux sont là : qu’il s’agisse des mètres carré de bureaux, des transports, ou des établissements d’éducation. 

Ces atouts sont capitaux mais ne peuvent être décisifs sans la mobilisation bénéfique de l’ensemble des acteurs. L’activisme des différents établissements financiers, de l’État et des collectivités territoriales, constaté ces dernier mois ne doit pas faiblir ! Jusque-là, cette mobilisation s’est concrétisée par l’adoption de mesures positives : 

  • extension aux entreprises de taille intermédiaire (ETI) du marché des titres de créances négociables, qui offre des financements compétitifs aux entreprises et élargit la base des investisseurs internationaux qui peuvent y recourir ; 
  • création d’un nouveau régime des impatriés, visant à en faire le plus favorable d’Europe ; 
  • baisse progressive de l’impôt sur les sociétés et recherche d’une convergence au sein de la zone euro des régimes fiscaux ; 
  • guichet unique pour l’accueil des entreprises et des collaborateurs vont dans le bon sens. 

Signe que la mobilisation ne faiblit pas, il y a quelques semaines, la Présidente de la Région Île-de-France et le Président de Paris Europlace, étaient à Londres pour convaincre les acteurs du secteur financier britannique de traverser la Manche. Le 7 juillet dernier, le premier Ministre français le disait : "Nous voulons que Paris soit la première place d’Europe". Il faut persévérer dans ce sens mais il faut surtout apporter des preuves. Pour inciter les investisseurs à venir chez nous, nous devons donner de solides raisons aux marchés financiers de choisir Paris comme nouvelle "City" sur le long terme.

Une priorité : la stabilité fiscale

Il s'agit là d'un enjeu tant européen que français. On ne peut donc que s'inquiéter des effets néfastes de décisions ou de projets à courte vue qui peuvent constituer autant de handicaps pour Paris. L'un des exemples récents est la Taxe sur les Transactions Financières (TTF) dont la France est, à ce jour, le seul pays avec l'Italie à l'avoir mise en place, sans attendre la conclusion d'un accord européen en cours de discussion. Elle pèse sur le financement des entreprises qui font appel au marché, nuit à l'attractivité financière de Paris et notamment à ses activités de marché et de gestion d'actifs. Au-delà de cet exemple ponctuel, l'enjeu est bien l'impératif de la stabilité fiscale ; ces changements continus en la matière nuisent à la capacité des acteurs économiques à se projeter dans l'avenir, et donc au bon développement de l'activité. Cette instabilité est aujourd'hui le principal reproche fait à la France !

Positionner Paris comme centre névralgique de la finance européenne passera par un cadre fiscal favorable, stable et compétitif ; c'est-à-dire par la suppression de "l’exception française" en matière de TTF ou de taxe sur les salaires dans le secteur financier ; par l’adaptation de la fiscalité sur les bureaux ou encore par des investissements dans des infrastructures…

Des milliers d'emplois à gagner en France

Mais alors pourquoi tous ces efforts ? Il ne s’agit pas ici seulement de faire plaisir aux banques françaises. Faire de Paris une "nouvelle City", c’est d’abord créer des milliers d’emplois directs. Une très grande banque américaine, qui emploie 16 000 personnes au Royaume Uni, a déjà annoncé qu’elle pourrait délocaliser des activités, alors qu'une autre banque britannique, HSBC, a déjà confirmé le transfert de 1 000 postes à Paris. Selon le cabinet d’audit PwC, le Brexit pourrait faire perdre 70 000 à 100 000 emplois au Royaume Uni, dans les services financiers, un chiffre qui rejoint celui avancé par Xavier Rolet, le président-directeur général du London Stock Exchange. Il est facile d’imaginer les conséquences positives de l’accueil de ces emplois à Paris pour l’économie du territoire : hausses des dépenses de consommation, recettes fiscales directes et indirectes augmentées etc.

Il est donc capital d’assurer les conditions optimales de fonctionnement de l’industrie financière. C’est la condition pour donner à notre pays les meilleures chances d’emporter une rude compétition face à des candidats sérieux comme Francfort, Dublin ou Luxembourg. Autant de villes qui ont de solides atouts, notamment fiscaux, qu’il serait imprudent de sous-estimer. 

Philippe Brassac

Directeur général de Crédit Agricole S.A. Philippe Brassac est Directeur général de Crédit Agricole S.A. depuis le 20 mai 2015, membre du Comité exécutif de Crédit Agricole S.A. Philippe Brassac est entré au Crédit Agricole du Gard en 1982, où il a notamment été directeur ...